Crête des Vosges par les GR®5 : De Rouge Gazon à Valdoie (Evette-Salbert) (15)

Valdoie, vendredi-soir 27 juin 2008


Le ciel est engageant et je m’en réjouis car l’étape promet d’être l’une des plus belles et des plus variées. Je remonte le petit tronçon de sentier balisé de bleu et blanc, emprunté la veille pour rallier le gîte et au sommet de la crête je double le groupe de randonneurs retraités.

Pléthore de panneaux à Wissgrut

Ils me félicitent de ma rapidité, ce à quoi je réponds, qu’après un certain nombre de kilomètres de marche solitaire, le rythme imperceptiblement a tendance à accélérer, mais qu’il y a encore peu, je n’avançais certainement pas plus vite qu’eux, mes temps de marche cadraient toujours avec ceux évalués par les topo-guides. La conversation aborde ensuite nos parcours respectifs; Ce petit groupe où semble régner une ambiance bien sympathique termine un parcours de cinq ou six jours sur le GR5 débuté au col du Calvaire. Ils s’étonnent de mon petit bagage, et j’éprouve un certain plaisir à leur démontrer qu’il ne me manque rien et que je pourrais me débrouiller des mois (dans des gîtes où l’on me fournit tout de même des couvertures ce qui est pratiquement toujours le cas en France, n’ayant pas pris mon sac de couchage) à condition de laver mon linge chaque soir. Il est curieux de constater que ce sont toujours les femmes qui s’étonnent que je sois contrainte de faire la lessive quotidiennement, alors que depuis la nuit des temps ce sont elles qui sont assignées à ce genre de tâche ménagère à la maison sans que cela soulève chez elles la moindre interrogation !

A partir de là, comme pour nous habituer, le sentier arbore une double signalétique : Les rectangles blancs et rouges de tous les GR français alternent ou s’acoquinent avec les rectangles rouges du Club Vosgien, particularisme régional.

Le parcours est ensuite somptueux, le sentier tour à tour se glisse sagement dans la forêt, se met subitement à escalader quelques chaos de roches ou se permet quelques saillies sur le bord du ravin qui surplombe l’arrière vallée de Masevaux où se nichent les lacs de Neuweiher et d’Alfeld.

La dernière partie avant le Ballon d’Alsace est rude et accidentée. Par distraction je suis des marques qui s’éloignent du tracé et je m’engage sur un parcours un peu acrobatique. Arrivée dans une impasse, il me faut rebrousser chemin mais le vide que j’avais si peu perçu tant que je grimpais, m’inflige une décharge d’adrénaline, étant sujette au vertige. Je me calme, me raisonne, me concentre pour faire abstraction de ce qui est en dessous de moi et envisage même de jeter le sac s i je sens qu’il me déséquilibre. Et le nez contre la montagne, en assurant mes prises et en avançant à pas mesurés, je reprends confiance et retrouve assez rapidement le chemin qui m’avait échappé. Arrivée en haut mes jambes flageolent encore !

Je musarde un peu au sommet, vaste dôme aplati, jouissant d’une température idéale ; Par beau temps les hauteurs toujours légèrement ventées sont plus agréables que les fonds de vallées. Je m’attarde à la table d’orientation et devant les panneaux qui donnent quelques informations sur la géologie et les découvertes archéologiques; Deux chercheurs auraient trouvé que le Ballon d’Alsace était un centre cultuel important de la préhistoire car ils ont pu constater qu’aux solstices et à l’équinoxe le soleil, observé d’ici, se levait sur tel ou tel ballon ou sommet des Vosges ou de la Forêt Noire. Ces déductions me laissent perplexe. Vue l’enfilade de sommets qui barrent l’est, il me parait inévitable que le soleil, n’importe quel jour de l’année se lève sur l’un d’entre eux ! La seule chose que je retiendrai c’est que peut-être le mot « Ballon » vient de « Bel ou Baal » signifiant chez les Phéniciens et les Syriens, seigneur du ciel ou Dieu Soleil. Mais tout est écrit avec tellement de conditionnels ! En revanche, je snobe la statue de Jeanne d’Arc à quelques centaines de mètres de là, ce n’est pas une exclusivité, il y en a au moins 25000 en France et les symboles patriotiques ne sont pas ma tasse de thé.

Un chemin rallie le sommet à la route des crêtes bordée de quelques auberges. Il est un peu tôt pour que je m’y installe et je ne suis pas fatiguée. Quand je marche, c’est davantage la baisse de rythme que la faim qui me fait prendre conscience que je dois me restaurer.
Descente au milieu des pistes et constructions dédiées au ski, remontée au Plain de la Gentiane, prairies piquetées de ces fleurs qui commencent à éclore.

A 12h45 précisément, devant la ferme en ruine de Wissgrut, un panneau indique qu’à partir de cet endroit, les rectangles rouges sont définitivement remplacés pas les rectangles blancs et rouges.
Devant moi, après quelques sommets modestes qui bordent les Vosges, se profile la plaine et tout au fond, je distingue à peine les premiers contreforts du Jura qui se dissolvent dans les brumes de midi.
Derrière moi au nord, tous les sommets s’entassent et semblent me dire adieu.
Je ressens un peu de nostalgie à l’idée de quitter ces montagnes qui m’ont raconté un peu de leur histoire et qui m’ont offert leurs plus beaux paysages.

Changement de balisage, changement de physionomie du terrain, changement de toponymes.

Lacs de Neuweiher

L‘Alsace et les Vosges s’effacent devant la Franche-Comté.
Il faut avouer qu’elle peut séduire avec ses noms enchanteurs comme le Col de Chantoiseau, le Pont des Soupirs, la Pierre écrite… mais en revanche la première ferme que je croise arbore devant l’entrée principale un magnifique tas de fumier.
Du fond de la vallée s’échappent les harmonies d’un ensemble de cors de chasse qui me replongent dans mon enfance. Je me souviens que certains soirs, lorsque j’étais gamine, couchée dans ma chambre de notre maison de Lons, me parvenaient les mélodies envoûtantes d’un orchestre de cors, lointain et mystérieux. Je ne pouvais imaginer en ce temps-là qu’une musique si belle et si douce puisse être le prélude à l’hallali.

Après une partie en sous-bois qui descend jusqu’à Giromagny où je m’attarde pour prendre un café, puis La-Chapelle-sous-Chaux, le sentier flâne entre des prés et des jardins bordés de haies et de cerisiers sauvages qui font mon bonheur (et probablement des désagréments digestifs futurs), et se faufile entre de nombreux étangs dont l’un est même à vendre !

Le retour à la civilisation est un peu rude. Le plan d’eau de Malsaucy avant Evette connaît l’effervescence des préparatifs de la manifestation de l’année « Les Eurockéennes de Belfort ». Je fais figure d’extraterrestre au milieu des ouvriers affairés à monter des échafaudages, des portiques, des chapiteaux, des sonos, dans un vacarme incroyable. Je perds mon balisage au milieu de ces installations éphémères et trouve par hasard une piste cyclable absente du topo-guide, qui me dit aller à Valdoie en quatre kilomètres, là précisément où j’ai retenu une chambre d’hôtel.
Devancée par mon ombre, je termine l’étape, frôlée par les cyclistes qui me croisent ou me dépassent, emprisonnée dans ma bulle de musique distillée par mon mp3. H.Christiani me donne le rythme en me scandant au creux de l’oreille:

« Il est libre Max,il es libre Max
Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler … »

Après neuf heures de marche, je m’installe dans ma chambre. J’allume la télé qui me propose de gagner des millions ou de répondre à des questions pour devenir championne. Championne de quoi, je vous le demande ?
Moi, ce soir j’ai gagné le souvenir d’une journée merveilleuse. Décidément, le retour à la civilisation ne me vaut rien, j’éteins la télé, je vais prendre ma douche et un bon repas.

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