Crête des Vosges par les GR®5 : Epilogue (17)

J‘ai chatouillé pendant 430 kilomètres la colonne vertébrale des Vosges que sont le GR53 et GR5, échelonnant mes étapes solitaires sur près de cinq mois. C’est le temps qu’il faut en moyenne pour sortir d’un état dépressif.

Pour cette raison je ne souhaitais pas concentrer l’intégralité du parcours pendant mes congés d’hiver ou de printemps. Cette traversée devait accompagner ma guérison.
Je voulais voir les Vosges revenir à la vie ; je pense moi aussi y être parvenue, mais sans aucun doute, changée. Cependant je reste sur mes gardes, cet équilibre est encore si fragile.

J’ai toujours aimé la marche, mais avant je recherchais aussi et surtout de pouvoir la pratiquer dans une ambiance conviviale sans être obligée de quitter l’univers rassurant du cercle des proches. La nature en général, et la montagne en particulier offrait un décor idéal. Aller à la rencontre des autres et probablement de moi-même était un effort que je n’avais pas envie de faire tant que je traînais avec moi mon microcosme.

Mais en groupe, tant de choses échappent : Avec le recul, je m’aperçois que pendant ces randonnées, on ne s’immerge pas vraiment dans la nature, on l’effleure tout au plus, distrait qu’on est à discuter de tout et de rien ; D’ailleurs, il n’y a qu’à observer des marcheurs en groupe et écouter leurs conversations pour constater que le plus souvent, ils sont plus affairés à évoquer leurs anecdotes et problèmes familiaux ou professionnels qu’à prendre le temps d’admirer ce qui les entoure. Un mois et demi avant de faire le GR5, j’en avais parcouru une partie du coté de Rouge Gazon au cours d’un week-end en famille où nous étions quatre. La seconde fois, certains tronçons me semblaient parfaitement inconnus !

Lac des perches

La marche en réunion a d’autres limites : En absence de chef, pour les projets de longue haleine, la disparité de niveau ou de fatigue, les exigences ou les refus des uns ou des autres se font jour plus ou moins rapidement et sont souvent à l’origine de tension. Je me souviens d’un trek avec guide dans le désert : ambiance conviviale, départs aux heures convenues, respect des rythmes et des haltes. Personne tout au long du séjour n’a osé remettre en cause l’organisation. Au moment de se quitter, rendez-vous est pris pour une randonnée dans les Alpes. Mais là, sans meneur patenté, très rapidement tous tirent à hue et à dia : impossible de démarrer à l’heure le matin malgré les risques d’orages annoncés pour l’après-midi; sur les pentes, le groupe se disloque, les plus rapides n’attendant jamais les plus lents. L’expérience a été de courte durée et n’a pas été réitérée.

Je me suis frottée durant plusieurs années aux randonnées accompagnées avec des coéquipiers que je ne connaissais pas avant le jour du départ. Je ne le regrette pas, c’était une évolution dans ma faculté à m’extraire de mon environnement, tout en ayant le sentiment de sécurité que procure la présence d’un guide. Cette formule a été l’occasion de me faire découvrir des paysages qui m’ont tant émerveillée que leur souvenir reste encore vivace. J’ai fait la connaissance de coéquipier(e)s sympathiques qui auraient pu devenir des ami(e)s si la vie et l’éloignement de nos domiciles nous avaient permis de poursuivre ensemble nos pérégrinations et si j’avais senti chez eux la volonté de se lancer sur les chemins en dehors du cadre rassurant que proposent les agences de trekking.

Le choix de faire cette traversée en solitaire, répondait à une quête, un besoin de faire un chemin intérieur pour me reconstruire. Cette expérience m’a offert la possibilité de réfléchir sur mon passé, de me projeter dans l’avenir en y refermant progressivement le gouffre qui m’avait aspirée, d’affronter plus sereinement les problèmes et les difficultés de la vie, de faire le tri entre ce qui est essentiel comme l’amour de mes proches et ce qui est accessoire.

Mais je n’avais pas imaginé que de surcroît, elle me ferait découvrir d’autres facettes de la randonnée que je ne soupçonnais pas. Il faut l’avoir vécue pour comprendre, mais pour la vivre il faut dépasser ses appréhensions et se débarrasser de l’idée que la solitude est obligatoirement triste.
Elle n’est triste que lorsqu’elle n’est pas choisie.

Les kilomètres de solitude façonnent l’esprit et le comportement du marcheur : c’est finalement très simple, quand il avance, il regarde, réfléchit, et communique.
La marche est une progression si lente que les images ont le temps de s’imprimer, de s’ordonner dans le cerveau, de susciter une succession d’émotions durables. La solitude y ajoute le cadeau de moments éphémères de béatitude comme en vivent vraisemblablement les drogués.
Les émotions alimentent la réflexion, font surgir des souvenirs ou nourrissent des projets.

Fort Salbert

Et puis, ce que seule la marche solitaire peut permettre est la communication, pour ne pas dire la communion avec la nature, une relation un peu fusionnelle avec les éléments. Pendant cette randonnée j’ai traversé beaucoup de forêt et chaque fois je m’y sentais chez moi. J’éprouvais un sentiment de sécurité et de plénitude. J’ai appris a écouter et comprendre ce qu’elle voulait me dire: le trille discret et matinal des oiseaux au début du printemps quand un soleil timide réchauffait à peine la cime des arbres, était la promesse d’une belle journée, le frôlement fugace des feuilles sèches m’annonçait le passage imminent d’un couple de chevreuils, le clapotis d’une source cachée sous les herbes ou les rochers moussus était une invitation à me rafraîchir les mains.

Enfin, la marche solitaire offre un incroyable espace de liberté sans aucune limite si ce n’est celle qu’on se fixe.

Débarrassé de son environnement dans lequel il se cantonne quand il est en groupe, celui qui avance seul est plus apte à s’ouvrir aux rencontres de passage.

Je m’attendais à davantage d’échanges. Ils ont été hélas, très limités. Durant toute la première partie de cette traversée, je pourrais compter sur les doigts d’une main le nombre de randonneurs rencontrés avec lesquels j’ai un peu discuté. A partir des Hautes Chaumes, les sentiers sont plus courus et je les ai abordés à une période où les marcheurs se remettent en piste après une longue pause hivernale. J’ai vu plus de monde, mais je n’ai pas eu l’occasion de parler davantage. Les quelques échanges avec les marcheurs rencontrés sur le chemin tournaient invariablement autour des mêmes sujets: d’où je venais, où j’allais, n’avais-je pas peur de marcher seule, pouvais-je me débrouiller avec si peu de bagages ?

Quant aux hôteliers, ils n’étaient pas désagréables, même souvent fort aimables, mais plutôt avares de leurs paroles, comme le sont souvent les gens de l’est ou du nord ; les randonneurs ne font pas pour eux figure d’exception, ils sont en grande partie leur fonds de commerce.
Il me revient en mémoire, ma soirée agréable avec Mathilde à Wimmenau et la conversation que j’ai engagée avec le sculpteur de Thannenkirch. C’est finalement bien peu !

La principale difficulté de cette partie du GR résidait essentiellement dans l’aspect logistique. D’un point de vue pratique, le fractionnement du parcours a nécessité de trouver à chaque fois des moyens de locomotion pour m’acheminer au point de départ et me ramener à la maison. Pour ces raisons, les premiers jours d’un groupe de deux ou trois étapes ont souvent débuté tard dans la matinée et les derniers ont été menés au pas de charge, la plupart des villages étant peu desservis en soirée, surtout les week-ends. Qu’il est frustrant de ne pas pouvoir profiter longuement des panoramas, de renoncer à s’installer à la terrasse d’un bistrot ou d’une ferme-auberge, de pique-niquer et rêvasser ou lire dans un endroit agréable pour respecter un timing ! Qu’il est pénible de s’obliger à avancer les jambes et les pieds douloureux par manque de repos !

La façon dont j’ai menée cette randonnée ne m’a pas conduite à des périodes de solitude très longues, la suite du parcours sera probablement l’épreuve de vérité.

En peu de temps j’ai abandonné successivement mes deux acolytes : les Vosges avant-hier que j’aurai toujours le loisir de retrouver et le GR5. Mais à lui, je donne rendez-vous d’ici la fin de l’été pour que nous puissions continuer ensemble l’aventure.

Je suis l’ombre de moi-même

Il est étonnant de voir à quel point, au fil de ma progression, ce chemin, qui n’était au départ qu’un vulgaire sentier de terre, a pris à ce point de l’importance. Au début, je lui accordais si peu d’attention, il était pour moi un outil utile à ma reconstruction. Je profitais du bien-être qu’il me procurait, sans prendre le temps de savoir comment il y parvenait. Chemin faisant, je suis tombée progressivement sous son charme et il m’est devenu compagnon de route irremplaçable.

Avant même de le vivre, je l’imaginais en suivant sur mon topoguide ce trait rouge sinueux et sur les cartes IGN, ce filet jalonné de petits rectangles rouges, le seul de toutes les Vosges à avoir cette signalétique. Jamais sur le terrain il ne m’aura déçue… ou si peu !

J’ai tout au long de ma traversée veillé à ne jamais égarer le topoguide, ce n’est pas pour le coût qu’il représente mais pour le vécu qu’il renferme. En ce qui concerne les cartes employées, chaque fois que j’en refermais une, j’y inscrivais « GR5, suivi de la date de son utilisation »
Cette relation de complicité me rappelle le film « Seul au monde » où Tom Hanks, échoué sur une île déserte confectionne un compagnon à l’aide d’un ballon qu’il ne peut se résoudre à abandonner quand le moment est venu d’embarquer sur le radeau de sa fabrication. Il l’installe à la proue et devient littéralement fou lorsqu’une vague l’emporte au cours d’une tempête.

Dès que je suis arrivée à la maison, toute affaire cessante, j’ai pansé mon topo-guide de quelques morceaux de scotch et j’y ai inscrit sur la dernière page, à coté de: 1h25 . Fesches-Le-Châtel . 330m : « Arrivée le samedi 28 juin à 14h47- Merci »

Eck., le dimanche 29 juin 2008


« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire que dans [les voyages] que j’ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et qui avive mes idées »

J.J. Rousseau (Les Confessions)

Ce chemin est mon passé, mais il habite encore souvent mon présent et m’a projetée dans un avenir nomade.

Cette expérience a permis un véritable travail d’introspection.

Elle m’a ouvert une porte sur un « moi » sens dessus-dessous. Comme dans une pièce sombre encombrée d’un désordre indescriptible, tout était là, épars, brisé, oublié sous une couche de souffrance étouffante.

Au rythme de la marche, les pensées, souvenirs et projets, désirs ou refus, bonheurs et douleurs se sont patiemment ordonnés. Un nettoyage minutieux, où rien n’est jeté. Tout est inspecté, classé, rangé: on restaure les bonheurs brisés, on reconsidère les projets gelés, on revendique ses désirs.

Ce travail de fond ne peut se faire que sur la durée et dans la solitude, lorsque l’on accorde au corps le bien-être que procure l’effort.

Mais au delà de ce chemin intérieur, il y a l’aventure, bien modeste certes, mais aventure tout de même, celle qui fait vivre des moments et des rencontres inoubliables, mène à la découverte de mondes nouveaux, et force à se dépasser.

Quel marcheur, arrivé au bout de son chemin, riche de son vécu, ne rêve pas d’autres voyages ?

Son souvenir fait invariablement naître l’envie d’autres itinérances. (lire la suite)

 

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