La traversée du Jura par les GR®5 : De Fesches-le-Châtel à La Papeterie (1)

La Papeterie, vendredi 22 août 2008

Après un court voyage en train et en bus, nous entamons notre pérégrination en milieu de matinée sous un ciel incertain qui, d’après le chauffeur de bus ne devrait pas tarder à se brouiller.

La première étape ne couvre que dix huit kilomètres, une mise en jambe honorable avant les suivantes plus copieuses.
Je ne trouve plus à ce chemin le charme qui m’avait tant transportée et les retrouvailles sont tièdes, presque décevantes. A présent la situation est bien différente. Il avait été dans les Vosges un instrument merveilleux pour me sortir des griffes de la dépression. Maintenant que j’ai réussi à accéder à un état de bien-être convenable ses bienfaits me paraissent moins spectaculaires.

De plus, ici, il est fade et ne semble pas savoir où aller. Il traverse des villages ordinaires au hasard, se hausse péniblement sur de vagues collines. Il nous balade entre prés où paissent des troupeaux de vaches montbéliardes et de chevaux, terres de déprise et le plus souvent s’engouffre dans des forêts humides jonchées de branches mortes et envahies de broussailles.

Cheval papier tue-mouche

Pour quelques jours, je dois le partager et je dois me partager. Pour quelques jours nous sommes trois : lui, Patrick et moi. C’est le mauvais nombre dit-on, Patrick lui vole la vedette et je suis moins à son écoute. Alors il semble bouder et tarde à me séduire.

Mais, en cette matinée, notre préoccupation est avant tout de trouver un commerce pour les achats du pique-nique de midi.
Dasle, village anonyme, où l’on rencontre deux jeunes randonneurs suisses ou allemands pourvus du même topoguide que le nôtre ce qui laisse présager que nous les retrouverons certainement à plusieurs reprises sur notre route. Poussons jusqu’au village suivant, car là nous ne pouvons espérer nous ravitailler.
A Vaudoncourt, une petite supérette nous permet de trouver l’essentiel. On casse-croûtera finalement dans la forêt, installés sommairement sur des grumes. Les premières gouttes de pluie nous obligent à replier le couvert à la hâte et nous remettre en route.

On avance sans effort, sans état d’âme, presque sans paroles si ce n’est que des propos relatifs à la météo peu souriante qu’on espère voir s’améliorer ou l’itinéraire à suivre aux différentes bifurcations. Patrick m’avait habituée à être plus loquace -tant mieux, je n’ai plus l’habitude de jacasser en marchant- pour autant il semble plutôt content d’entreprendre cette randonnée avec moi.

Le paysage devient un peu plus attrayant après le repas ce qui avive un peu mon enthousiasme : le chemin nous conduit au Pont Sarrazin, imposante arche naturelle étouffée sous une végétation fournie qu’il nous fait admirer sous différents angles avant de repartir pour nous emmener à Abbévillers.
Là, un bistrot salutaire nous permet de nous désaltérer et laisser passer un grain. Je m’interroge toujours en entrant dans ces buvettes de village désertes de savoir comment elles peuvent survivre en absence de touristes.

La patronne et son fils nous accueillent. Le petit interpelle sa mère :

  • Maman, pourquoi quand c’est des clients qui te réclament de l’eau tu leur sers de l’eau du robinet et pour nous tu dis qu’elle n’est pas bonne et tu donnes de l’eau en bouteille ?

Réponse embrouillée de la maman prise de court.

Au moment de nous remettre en chemin, les deux randonneurs rencontrés en matinée, dissimulés sous des capes de pluie dégoulinantes viennent nous remplacer en nous lançant un salut amical.
Il est encore tôt et il ne reste plus que trois ou quatre kilomètres. La pluie semble vouloir cesser, mais les racines et la roche nue mouillée qui affleurent sur le sentier rendent la descente extrêmement glissante et nous forcent à avancer précautionneusement pour ne pas tomber.

L’hôtel de « La Papeterie » est niché au fond d’une vallée, sombre et humide en ce jour de pluie, en bordure de la Doue, petit cours d’eau qui actionne une noria, construite à l’emplacement de l’ancienne roue d’une manufacture qui fut tour à tour fabrique de papier, huilerie, minoterie, scierie, taillerie de pièces pour l’horlogerie, atelier de tissage…

Pont Sarrazin

Après une douche et un peu de repos dans nos chambres respectives, nous explorons un peu les environs où nous découvrons une ferme piscicole. Un spectacle insolite nous attend : A demi plongé dans une fosse cernée de bassins un homme semble lutter pour essayer de dégager quelque chose. Ses gesticulations nous surprennent ; progressivement le trou parait l’engloutir. Il ne dépasse bientôt plus que ses fesses et ses jambes qui gigotent frénétiquement. Il ne fait aucun doute qu’il se débat pour tenter de se tirer de là. Après une courte réflexion, je me décide à escalader le portail cadenassé pour lui venir en aide. Mais à ce moment-là, après un effort désespéré, il réussit à s’extirper de sa mauvaise posture, jetant sur le bord ce qui ressemble à un animal mort.

  • Eh bien, vous avez failli ne plus pouvoir ressortir de là ! lui dis-je.
  • Oui, j’ai eu chaud ! Je ne sais pas pourquoi mes oies de Noël sont allées se jeter dans le puisard, j’en ai déjà retiré deux qui sont mortes, je pensais sauver la troisième !

Je réalise que sur le bord, gît le cadavre de deux oies, auquel vient se rajouter la troisième qui n’a pas survécu. Pour Noël, il devra se rabattre sur la traditionnelle dinde !
Les autres résidents de l’enclos composent un cheptel surprenant et hétéroclite, visant probablement à constituer un but de promenade familiale aux beaux jours : quelques chèvres naines, des moutons bruns à la toison mitée partant en lambeau et un lama dédaigneux.


Un écriteau invite le promeneur à s’initier à la pêche, dont la moisson revient à huit euros le kilo. Il y a tant de poissons dans les bassins qu’une seule heure de cette pêche miraculeuse doit coûter une fortune !

La présence de Patrick ne me laisse aucun moment de solitude, je dois m’adapter à cette situation. Il me suit comme mon ombre à tel point que lorsque je souhaite m’isoler quelques instants pour un besoin naturel, je dois lui en exprimer clairement le désir par des propos explicites.


J’ai conscience qu’il me faudra être ferme, pour qu’il respecte mon intimité dès lors que nous avons gagné notre chambre. En effet, dès le premier jour, il vient après moins d’une demi-heure frapper à ma porte, alors que nous avions convenu de nous revoir en fin d’après-midi. Je ne réponds pas à sa sollicitation, pour le dissuader de récidiver les jours suivants.

Je reprends timidement le fil de ma relation entamée avec ce sentier, même si je ne lui accorde pas la même attention qu’auparavant. Je sais que marcher à plusieurs c’est obligatoirement faire des concessions, car on ne peut être à la fois à l’écoute de ses coéquipiers et à celle du chemin. Un beau panorama oblige à interrompre une discussion si l’on veut en éprouver toutes les émotions et une conversation prenante rend aveugle aux paysages. (lire la suite)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *