Crête des Vosges par les GR®5 : De l’étang du devin à Metzeral (12)

Eck., vendredi 23 mai

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L’étape est longue jusqu’à Metzeral où je dois prendre le train. Comme je ne veux pas arriver à la maison trop tard, je démarre sans traîner.
Sans être splendide le temps est néanmoins acceptable.

C’est une étape que je connais presque de bout en bout. Le parcours est probablement l’un des plus beaux et des plus fréquentés des Vosges.
A la sortie du gîte, deux chevreuils m’ouvrent le chemin. La forêt est gazouillante comme je ne l’ai encore jamais entendue depuis le début de ma traversée.
L’étang du Devin partiellement vide en ce mois de mai a troqué sa parure chamarrée que je lui avais connue fin septembre, contre un camaïeu de verts.

Chemin de randonnée devient sentier de la guerre, qui grimpe dans la forêt, passe devant l’entrée d’un tunnel obstrué datant de 1914 et destiné à ravitailler les troupes allemandes stationnées au sommet, et termine son ascension à la tête des Faux. Aujourd’hui, je monte sereine, uniquement pour le plaisir de marcher, mais je les imagine ces soldats de la grande guerre, mal équipés, jeunes pour la plupart, essayant de survivre dans ces abris de fortune durant des mois sous un déferlement d’obus, espérant chaque jour rentrer au pays pour y vivre en paix.

Et la montagne garde en mémoire les stigmates de cette barbarie : la tête des faux est cabossée, hérissée de pieux et de barbelés rouillés, défigurée par la sortie effondrée du tunnel et les casemates en ruine rongées par l’humidité et mangées par la mousse. Le chemin se fraie difficilement un passage entre les décombres que les hautes herbes et les arbustes tentent de dissimuler.

Sentier de la guerre devient chemin de croix…
Tout au sommet, écorchant le ciel, une grande croix blanche, maigre comme la hampe d’un drapeau, fichée dans un socle

Cimetière Duschenne

grossier de béton armé de reste de rails. Aucune inscription à chacun d’y inventer une épitaphe.

Chemin de croix redevient sentier de randonnée, qui dévale guilleret la montagne, trébuchant sur les blocs de rochers et se faufilant entre les sapins jusqu’au carrefour Duschesne.

Sentier de randonnée se fait sentier de la gloire posthume…
A la croisée des chemins la nécropole nationale abrite un ossuaire et une centaine de tombes de poilus, des malheureux, qui avaient tant espéré rentrer chez eux et à qui sont restés ici à jamais. De simples troufions, des sans-grade.
Les croix alignées se mêlent aux troncs des grands pins qui leur prodiguent une ombre reposante et la paix pour l’éternité.
Je n’ai jamais été très sensible à l’ambiance des cimetières, mais celui-ci me donne une émotion particulière, un mélange de tristesse et de sérénité ; je suis seule et je pourrais m’y asseoir à rêver longtemps s’il ne me restait pas sept heures de marche …
Plutôt que d’égrener la liste des morts pour la France, ne faudrait-il pas plutôt inscrire sur un mémorial les noms et les motivations de ceux qui, sans beaucoup d’état d’âme les ont envoyés au sacrifice ? Ce serait là un véritable travail de mémoire, et une réflexion pour l’avenir.
Une société juste ne doit pas se contenter d’offrir une sépulture aux victimes, elle se doit aussi de punir les coupables.

Sentier de la gloire posthume devient jusqu’au col du Calvaire, piste pour 4×4 destinée à acheminer les skieurs jusqu’aux remontées mécaniques; autre temps, autres préoccupations !

Puis, pour se faire pardonner de ce passé douloureux qu’il vient de remuer,le chemin invite le soleil à se montrer, se fait petit lacet comme je les aime, et s’élève énergiquement en zigzagant au dessus du Lac Blanc. Le cadeau est au bout de la montée. Il est annoncé par un grand panneau de bois qui barre le chemin « Les Hautes Chaumes », la crème des crêtes.

Ce paysage me rappelle tantôt le Charm de L’Hermet*, tantôt le Mont Lozère, les randonneurs en plus. Ce parcours est si fréquenté, qu’avec le temps ils ont creusé un sillon qui se ramifie entre les conifères nains et s’anastomose au bord de la falaise ou à l’approche des passerelles à claire voie, évitant au marcheur de s’enliser dans les tourbières.
L’affluence d’aujourd’hui, en rien comparable avec celle des week-ends estivaux, m’incite néanmoins à sortir mon baladeur.

Ce moment est magique. Le regard se porte au loin, caresse les sommets arrondis des Vosges qui moutonnent à perte de vue ; la musique me porte, une douce brise me pousse, la marche va de soi, je ne vois plus ceux que je croise ou que je dépasse, je suis dans ma bulle : et je voudrais que ces chaumes n’en finissent plus car je pourrais avancer ainsi des heures…

Mais il fallait bien s’y attendre, cet état de grâce ne pouvait pas durer éternellement. Six ou sept kilomètres plus loin, le chemin après avoir frôlé la route des crêtes et traversé des zones boisées, arrive au col de la Schlucht, véritable verrue à cheval entre le département des Vosges et du Haut-Rhin, lieu de rassemblement des motards qui tournicotent dans une surenchère de décibels ; à cela il faut rajouter les voitures des touristes et randonneurs qui arrivent ou repartent. J’assiste de loin à toute cette agitation, assise pour avaler mon casse-croûte sur les marches d’une église contemporaine partiellement dissimulée sous les arbres, que je n’avais jusqu’à présent jamais remarquée. Je renonce à aller prendre un café dans l’un des bars à proximité.

Dans la roue de deux VVTistes qui peinent pour ne pas avancer plus vite que moi, je monte en direction des Trois Fours. Après, le sentier joue les équilibristes sur le Haut de Falimont, où j’espère repérer, mais sans grand espoir quelques chamois agrippés à la falaise en contrebas. Mais l’heure ne s’y prête guère et le défilé incessant des marcheurs doit dissuader les animaux de se manifester. La route goudronnée qui mène à l’hôtel du sommet du Hohneck récemment réouvert, fait de la dernière partie de la montée un véritable boulevard

où se mêlent, promeneurs endimanchés qui descendent malhabiles quelques centaines de mètres de sentier ou regagnent en soufflant et suant la voiture restée au parking, VTTistes casqués, qui sont arrivés par la route et comptent redescendre par les sentiers, aéromodélistes exhibant leur machines volantes miniatures, randonneurs en grou

pe ou isolés…Il suffit de poursuivre un peu son chemin pour s’écarter de cette fourmilière où grouille tout ce petit monde hétéroclite et se retrouver entre soi pour pouvoir admirer le paysage en paix.

Lac de la Schiessrotried

A partir du Hohneck, il n’y a que de la descente jusqu’à Metzeral. Le chemin se disperse dans les pâturages suspendus au ciel avant de se canaliser en un sentier pierreux qui va à la ferme-auberge de la Schiessroth, l’une des rares peut-être à être restée authentique, certainement parce qu’on n’y accède qu’à pied. Il faut être un habitué des lieux pour savoir que cette ferme sert des repas, parce que de l’extérieur, l’enseigne est si discrète que la plupart des marcheurs non avertis passent à coté sans la voir.

Je vais pouvoir enfin m’offrir ce succulent « siasskas » qui me fait saliver depuis quelques heures: du fromage blanc onctueux fait du matin, sucré et copieusement arrosé de crème fraîche et de kirsch. La part est géante, je devrais pouvoir terminer le parcours sans autre apport calorique ! En revanche le café est infâme ! Mais c’est un tout, un package comme on dit aujourd’hui, à prendre ou à laisser : le siasskas, le café, la salle rustique, les toilettes sommaires et les effluves de l’étable !

 

Je descends ensuite par un lacet en contrebas de la ferme-auberge qui dévale en accordéon une pente raide dans la forêt jusqu’au lac de la Schiessrothried. Le sentier, parfois assez chaotique tombe ensuite sur le Fischboedele, petit lac glaciaire qui avait gardé son caractère sauvage et que l’on est en train de livrer à ces hordes de pique-niqueurs du dimanche en y construisant un kiosque.

Ensuite le sentier et la Wormsa s’amusent à dégringoler de conserve, trébuchant sur les rochers qui les obligent à des virages acrobatiques, s’écorchant sur les pierriers, avant de s’assagir dans le fond de la vallée pour atteindre Mittlach. Enfin de façon très civile, par un diverticule, le GR®5 revêtu de goudron fait son entrée à Metzeral. (lire la suite)

* Sur le GR®70 ou Sentier de Stevenson

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