Chemin de Saint Régis: Saint Julien Chapteuil – Le Puy (Étape 8)

Lyon, samedi soir 19 avril

Voici pour moi le moment de clore le chapitre du chemin de Saint Régis. Mais je sais que je ne referme pas tout à fait le livre, j’y reviendrai ne serait-ce que pour retranscrire à l’ordinateur le texte griffonné au crayon qui s’évanouit progressivement, absorbé par le papier grossier du cahier de brouillon qui m’a accompagnée tout au long de ce périple. En le réécrivant, je le vivrai une seconde fois.
Je n’ai pas choisi cet itinéraire pour des raisons mystiques, mais uniquement par envie d’aller à la rencontre d’une région qui m’était inconnue et parce qu’il répondait à des critères que je recherchais : Comme on l’attend d’un livre, j’ai voulu que ce chemin me raconte une histoire. Peu importe le sujet: il aurait pu être la vie d’un personnage, le tracé d’un GR ou la découverte d’une région. Celui-là était tout à la fois. D’autres facteurs ont joué comme la durée du circuit, la présence de quelques dénivelées et l’absence de neige au moment où j’ai commencé à réfléchir à ce projet.

De fait, je n’ai évidemment pas été touchée par la grâce divine, mais sans aucun doute par la grâce des paysages et ce n’est déjà pas si mal. Je n’en espérais pas plus.

On termine toujours une randonnée avec nostalgie, le chemin est un compagnon qu’on apprend à connaître, à aimer, à dompter et parfois même à détester. Il nous emmène à la découverte de son univers, nous impose ses volontés mais sait être généreux quand au détour d’un virage, au sortir d’une forêt ou au sommet d’un col, il nous fait le cadeau d’un panorama somptueux. Alors forcément, quand le moment est venu de l’abandonner, on ne peut qu’éprouver du regret.

Cette randonnée m’aura transportée dans une contrée inconnue au charme discret, loin des beautés tapageuses des sites classés et figurant dans tous les guides touristiques.

Elle m’aura fait traverser des petits villages au charme fou, juchés sur les crêtes ou adossés au flanc de la montagne, qui invitent le promeneur en s’offrant à sa vue par intermittence comme Rochepaule, Saint-Pierre-sur-Doux, Freycenet-Latour, Fay-sur-Lignon…

Elle m’aura fait découvrir le bonheur de rencontres éphémères, hélas rares, que seules les marches solitaires sont capables d’offrir, comme ce paysan d’Eyrieux après Saint-Agrève qui s’est fait un plaisir de m’expliquer comment retrouver le chemin que j’avais laissé filer et qui semblait ne plus vouloir me laisser partir. Comme cette petite vieille, toute menue, toute ridée, disparaissant sous sa grosse veste d’hiver, le visage mangé par un gros bonnet de laine qui m’a gratifiée d’un large sourire et m’a questionnée sur le parcours que je faisais. En se quittant, elle m’a demandé de prier Saint Régis pour elle. En arrivant à l’église de Saint-Julien, comme je ne sais pas prier, j’ai allumé un cierge que j’ai planté devant la statue du saint et je me suis installée quelques instants pour réfléchir. Ce lieu semblait habité : un vent enragé faisait gémir la toiture, s’entrouvrir les lourdes portes et danser la flamme. Je ne sais pas si ce cierge aura un grand pouvoir, mais il symbolise le vœu que j’ai fait pour elle : une fin de vie heureuse.

Cette randonnée m’aura fait la surprise de quelques petits bistrots vieillots, qui font tant défaut dans nos grandes villes, fréquentés par les autochtones qui s’étonnaient parfois de ma venue.
Elle m’aura fait goûter au confort des gîtes communaux, au raffinement et à la convivialité des chambres d’hôtes.

Elle m’aura fait découvrir toutes sortes de balises: celles, parfaitement réalisées, rectangle rouge surmonté d’un rectangle blanc, celles qui saignent comme des balafres sur l’écorce des arbres, infligées par un peintre sanguinaire peu avare de peinture rouge, celles dont on a confiée la réalisation à un daltonien, je veux dire celles qui sont vert et blanc, reliques de l’ancien marquage, celles dont il ne reste qu’un souvenir de la taille d’un ongle, celles qu’on a confectionnées avec une boite de conserve peinte et que l’on a empalées sur des piquets de clôture, celles, faites de deux bouts de chiffon, qui pansent le tronc de jeunes arbres, les balises boomerang de l’Ardèche censées indiquer un changement de direction et enfin les balises imaginaires qui obligent le randonneur à se plonger dans son topo-guide…

Elle m’aura fait connaître un personnage François Régis, saint de notoriété très locale, abbé Pierre avant l’heure qui fit preuve d’une grande humanité par des actions concrètes, en faveur des pauvres telle son « oeuvre du Bouillon » dont le but était de distribuer vêtements et nourriture ou en faisant abroger la loi interdisant le port de la dentelle, loi qui menaçait le travail des dentellières. Cet engagement en fait indéniablement un personnage sympathique à mes yeux.
Mais, en tant que biologiste agnostique, il me sera bien difficile de me convaincre que ses incantations devant Montfaucon aient réussi à faire reculer la peste !

L’histoire est bien injuste: le pèlerinage de Saint Régis est infiniment moins réputé que celui dédié à son concurrent Saint Jacques dont le prestige repose pourtant sur un mythe …
Mais bien sûr, je plaisante !
Évidemment, le premier n’était qu’un curaillon qui n’a donné lieu qu’à la création d’un parcours pédestre de 200 km par la volonté d’associations de marcheurs de la Haute-Loire soutenues par quelques instances locales, alors que l’autre avait le statut plus prestigieux d’apôtre ; il n’en fallait pas plus pour attirer les foules provenant de tous les coins du monde chrétien sur des distances de plus de 2000 km ! Ont-ils songé, tous ces pèlerins qui ont laissé leur trace qu’ils en feraient un chemin mythique au vingtième  siècle ?

Je suis satisfaite d’avoir pu mener à bien cette boucle de neuf jours, en solitaire. C’était pour moi un défi que je voulais relever pour pouvoir envisager un projet plus ambitieux.
N’ayant rencontré ou accompagné aucun marcheur, à part Edith pour une demi-étape, j’ai pu me confronter réellement à ce qu’est la solitude. Certes, neuf jours c’est peu, mais c’est peut-être suffisant pour avoir un aperçu des sensations qu’elle procure.

A Eck., le 8 mai 2008

Postface
Au moment de retranscrire ce texte à l’ordinateur, il m’apparaît soudain curieux que j’aie pu faire l’impasse de la dernière étape, à savoir celle qui m’a menée de Saint-Julien au Puy.
Avais-je déjà à ce moment-là l’esprit accaparé par mon retour en Alsace ou étais-je au contraire déjà occupée à rassembler les souvenirs accumulés sur ce chemin que j’allais abandonner ?

Cliquez ici pour visualiser le photos de la randonnée

Toujours est-il qu’à présent, je garde peu de souvenirs de ce parcours. Je me rappelle Eynac, charmant hameau à l’ombre d’une proéminence rocheuse abritant quelques grottes, qui de loin semblait barrer le passage. Je revois encore à l’approche du terme de la randonnée, mon chemin se compromettre de plus en plus fréquemment avec les axes bitumés et les communes s’étendre, se discipliner autour des larges rues commerçantes et se succéder au point de fusionner.

Je me souviens aussi de mes tentatives manquées pour échapper au GR prisonnier de la zone industrielle du Puy, afin de gagner au plus vite la gare, où il m’a fallu attendre plus de deux heures toute la succession de moyens de transport pour regagner Lyon puis Strasbourg.

St Julien – Le Puy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *