Chemin de Saint Régis: Saint Agrève – Saint Bonnet le Froid (Étape 4)

Saint-Bonnet-Le-Froid, mardi 15 avril

Aujourd’hui, l’étape Lalouvesc-Saint-Bonnet-le-froid est courte. Dès le départ, j’ai conscience que si je ne veux pas arriver au gîte trop tôt, il me faut ralentir.
Ce n’est pas chose facile : en effet, lorsque l’on est seul, on raccourcit les pauses et le rythme s’accélère progressivement.
De toute façon par ce temps et en absence de restaurant ou bistrot sur le trajet, je ne peux guère prolonger les arrêts tant le vent me frigorifie.
Malgré mes efforts, j’arrive à Saint-Bonnet-le-Froid, peu après quinze heures. Soirée interminable en perspective !

Lorsque j’avais planifié le parcours j’avais volontairement programmé des journées de marche raisonnables par crainte d’arriver tard dans les gîtes. Mais après quelques jours d’étapes plus consistantes, je m’aperçois que j’aurais pu sans problème couvrir des distances journalières plus longues. Mes hébergements étant déjà réservés, je renonce à remettre en cause toute l’organisation du séjour.

Comme tous les autres villages de la région, Saint-Bonnet-le-froid le bien nommé, trône sur une crête. S’il profite au maximum du soleil il est en revanche battu par les vents.
Hier-soir lundi, j’étais à La Louvesc, bourgade chevauchant l’épaule de la montagne qui bénéficie, par temps clair d’une vue imprenable sur les Alpes.
Mais lundi, Lalouvesc: ville morte. La Basilique, fleuron du parcours est fermée pour cause de travaux, l’office de tourisme et la maison du pèlerin sont fermés pour une raison inconnue et la boulangerie pour cause de congé hebdomadaire comme dans tout le Vivarais où apparemment on ne mange pas de pain ce jour-là !

En revanche, le gîte est déjà ouvert et chauffé; Il est occupé par un cycliste arrivé la veille de Grenoble et qui compte faire Compostelle, ou tout au moins une partie du parcours.
Le besoin de paroles se faisant sentir car sur le chemin je n’ai jusqu’à ce jour rencontré aucun marcheur, tout au plus quelques paysans peu diserts, nous passons une longue soirée à discuter de randonnées et d’autres choses.
Couchée tard, je n’ai pas eu le courage d’écrire quelques lignes dans ce qui était prévu pour être un journal.

Entre Saint-Agrève et Lalouvesc, le tracé est plus sinueux et plus accidenté que dans le Mézenc. Le chemin descend dans le fond des vallées à la rencontre de l’eau vive avant de grimper à l’assaut des cols et des mamelons en épousant les flancs arrondis de la montagne. Le plus souvent, il se cache dans les sous-bois et prive le marcheur du panorama, ce qui rend le parcours un peu monotone et frustrant. Je préfère nettement les plateaux dégagés du Mézenc qui donnent la mesure de l’immensité, à ces chemins du Vivarais phagocytés par des forêts desquelles ils ne parviennent à s’extraire péniblement que l’espace de quelques kilomètres.
Mais heureusement, au cours de ces traversées à l’air libre, on peut souvent apercevoir au loin, promesse d’une halte à venir, un village pittoresque posé sur la crête enchâssé dans un écrin de prairies verdoyantes émergeant de la forêt : hier, c’était Rochepaule, aujourd’hui Saint-Pierre-sur-Doux.

Précisément, à Rochepaule, je repère un bistrot qui semble ouvert. Pour me reposer et me restaurer, je rentre et m’installe. Dans le fond de la salle, trois clients d’un âge certain, des autochtones, déjeunent. A mon entrée, comme un seul homme, les trois têtes se lèvent: Regards croisés, œillades appuyées, haussements de sourcils et sourires à peine dissimulés. Bref, j’ai le net sentiment de n’être pas à ma place. Mais voyons Madame, ici, les femmes sont derrière leur fourneau et ne traînent pas seules sur les chemins affublées de brodequins portant un sac à dos ! Je m’installe, ravie intérieurement de cette désapprobation unanime à peine voilée et demande un sandwich. La patronne, une teigne qui rembarre sans ménagement son barman de mari me répond qu’il n’y a pas de sandwich, la boulangerie étant fermée le lundi. Je constate alors que les trois petits vieux du fond de la salle consomment leur sauté-de-veau-légumes sans pain ; je suis à deux doigts de dire à la Ténardier qu’il existe à l’heure actuelle des appareils fort utiles en cette circonstance, qu’on appelle congélateur ! Qu’à cela ne tienne, elle m’autorise à sortir MON pain et mon saucisson et à pique-niquer en salle.
Le patron certainement un peu gêné du manque de discrétion des trois compères, fait diversion en lançant la question cruciale du boulodrome du village.
En quittant l’estaminet, je me retourne pour fermer la porte; me croyant déjà sortie, les trois clients dévoilent encore davantage leur pensée par des réflexions qu’ils lâchent et des mimiques sans équivoque.
Le patron, voyant que j’avais compris le sens de leur propos lance à la cantonade:
« Ça vous en bouche un coin, hein ! C’est pas vous qui feriez cela ! »
Cet épisode cocasse en dit long sur la conception du rôle de la femme au vingt et unième siècle dans un pays où l’on prône l’égalité et la parité ! Q’une femme s’aventure seule à plus de deux kilomètres d’un centre ville, elle passe pour une inconsciente, une illuminée ou une asociale, mais pour que l’on pense la même chose d’un homme il faut au moins qu’il envisage de traverser seul le continent africain ou l’antarctique sans assistance !

Ce soir à Saint-Bonnet, j’occupe à moi seule un grand gîte dont la restauration semble dater de Mathusalem, le ménage également ! Il peut accueillir probablement plus de vingt cinq randonneurs: La salle à manger est meublée de bric et de broc, équipée de vaisselle dépareillée et ébréchée. Pour toute lecture, des journaux déchirés qui datent de 3 ou 4 ans et au mur, les éloges et remerciements des randonneurs passés avant moi, vantant la qualité du gîte et de l’accueil, qui me laissent perplexe. Une salle d’eau attenante sentant l’égout est occupée par deux douches, délivrant un ridicule filet d’eau qui s’interrompt quelques secondes après avoir appuyé sur le bouton-poussoir. Et au bout d’un long couloir de plus de 15 pas, ma chambre avec pupitre des années 1900 et fauteuil Voltaire défraîchi.
Je panse mes bobos: une grosse ampoule au pied et, conséquence d’un plongeon involontaire dans le Doux, un énorme hématome au pouce gauche qui masque probablement une entorse ne m’handicapant pas outre mesure.

Photos de la randonnée

Je profite de tous les radiateurs à ma disposition, que j’ai poussés à fond pour étendre ma lessive.

Je vais ensuite rendre visite à l’église parée des inévitables statue et vitraux dédiés à Saint Régis  et aux commerces du village afin de me procurer quelques vivres pour confectionner un petit dîner en solitaire: jambon, lentilles du Puy à la Normande et chèvre, enfin… fromage de chèvre.
Je n’ai vu les propriétaires que pour échanger la clé contre mon écot.

La soirée est un peu tristounette dans ce cadre peu réjouissant et le livre que j’ai acheté à la Louvesc ne me passionne guère.

St Agreve-Lalouvesc-St Bonnet

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