Chemin de Saint Régis: Le Puy – Le Monastier sur Gazeille (Étape 1)

Le Monastier-sur-Gazeille, vendredi 11 avril

Je prends mon petit-déjeuner au milieu des habitués du matin qui sirotent leur petit noir en se plaignant de la météo et du gouvernement.

Vaguement anxieuse car c’est la première fois que j’affronte la solitude pour une aussi longue durée, c’est à dire neuf jours, je démarre pour Le Monastier vers 9h, sans vraiment me presser, cette première étape étant plutôt une mise en jambes. Elle est commune avec celle qui débute le chemin de Stevenson, mais curieusement je ne reconnais pratiquement rien de ce que j’ai vu en juillet 2005 quand je l’ai parcourue avec Patrick. Nous nous étions certainement à ce moment-là étourdis de paroles comme cela nous arrive en début de randonnée quand on a tant de choses à se raconter. Quelques noms de lieux surgissent de ma mémoire: Coubon pour s’y être arrêtés, Chier, parce qu’évidemment des toponymes comme celui-ci,  ça ne s’oublie pas !

Le temps qui semblait s’améliorer ne tient pas ses promesses.

Les rencontres se font rares : à la lisière d’une forêt, une patrouille de pompiers peu convaincus, est occupée à éteindre un incendie imaginaire, spectacle incongru sous cette pluie persistante et  à quelques kilomètres du Monastier, deux gamins de cinq ou six ans, seuls au milieu d’un hameau qui semble abandonné se chamaillent pour une trottinette. Mon arrivée fait diversion:

  • Y a une dame qui arrive ! crie le plus grand qui profite de l’effet de surprise pour s’emparer de l’objet du litige.

Pour lier conversation – quand on est seul toutes les occasions sont bonnes pour établir le contact – je leur demande, même si j’en connais la réponse :

  • Mais où est-on ici, il n’y a pas de panneau indicateur ?
  • A l’Herm, répond le plus grand qui dénote un tempérament bien trempé. C’est pas marqué parce que c’est un p’tit hameau !
  • Et il pleut souvent à l’Herm ?
  • Ben,… presque toujours ! »

Pas très encourageant !

J’arrive à Coubon vers onze heures sous une pluie drue. Comme il ne me reste plus beaucoup de chemin à parcourir, je m’installe au bar-restaurant pour prendre un café et faire mon courrier en attendant une éventuelle amélioration du temps.

Parmi le cercle des habitués accoudés au comptoir, vous l’avez déjà certainement constaté, il y en a toujours un qui parle haut et fort, qui a un avis sur tout et qui le fait savoir, qui interpelle l’un et l’autre et invite l’ensemble de l’assistance à participer à la conversation.

Après m’avoir jaugée, mon accoutrement ne laissant aucun doute, il m’affirme – les dictons ne mentent pas, paraît-t-il, même si je ne sais pas auquel il fait allusion !- que le temps sera pourri pour toute la semaine et même pour tout le printemps. Nous pouvons peut-être espérer des mois de juillet et août acceptables, et encore!
Pour ma part, je troquerais volontiers une semaine acceptable contre un été pourri ! Mais, wait and see, car on sait ce que valent les prévisions météo qui plus est, celles qui sont faites dans les vapeurs éthyliques des comptoirs des bistrots.

Après m’avoir questionnée pour savoir d’où je venais, il me relate ses souvenirs d’un séjour qu’il a effectué en Alsace : Sa visite émouvante du camp de concentration du Struthof et sans transition, ses moments de beuverie à la fête de la bière à Sitiguème. Un petit moment de réflexion m’a été nécessaire pour comprendre qu’il s’agissait de Schiltigheim.

Comme le temps ne fait que se dégrader, je décide de prolonger l’attente en passant à table dans la salle à manger attenante, au milieu des ouvriers en bleu de travail abonnés au plat du jour.
Décidément, Monsieur-je-sais-tout-du-comptoir a raison, il n’y a rien à attendre du ciel, et il me faut repartir.

Progressivement la neige que le vent me jette à la figure remplace la pluie. Engoncée dans ma parka, la tête emmitouflée dans mon capuchon qui me sert d’auditorium, j’avance d’un pas décidé au rythme de mon mp3 qui diffuse la gaieté dont cette grisaille me prive.

Arrivée au Monastier, je tergiverse un peu pour trouver la clé du gîte, la détentrice du sésame étant en tournée de ramassage scolaire. Une autochtone m’indique le refuge tant espéré qui arbore à son fronton « Gendarmerie Nationale », celle-ci ayant emménagé dans un bâtiment plus fonctionnel juste à coté. On peut dormir tranquille, on est bien gardé au Monastier!

La salle à manger est ouverte et chauffée. Je suis agréablement surprise par la propreté et le confort de cet hébergement communal.
Un randonneur est attablé devant une bière et feuillette cartes et topoguide. J’essaie de nouer le contact, mais j’ai la nette impression qu’il ne souhaite pas être dérangé. Moi qui ressentais le besoin de parler, ce n’est pas de chance !
Heureusement un autre marcheur qui me dit venir de loin, arrive, trempé jusqu’aux os. Le voyant dans cet état, je me félicite d’avoir investi dans des vêtements étanches qui n’ont pas failli à leur tâche. Amusés, nous découvrons que nous sommes voisins, lui venant de Colmar. Nous sympathisons rapidement. Il me confie que ses RTT sont pour lui l’occasion d’entreprendre des randonnées et qu’aujourd’hui c’est sa première étape sur le chemin de Stevenson. Nous dînons ensemble en évoquant nos voyages et nos professions.

Au gîte d'étape du Monastier sur Gazeille on voit la vie en rose.

Au gîte d'étape du Monastier sur Gazeille on voit la vie en rose.

Nuances sémantiques subtiles !

Nuances sémantiques subtiles !

 

Ce soir-là, seule dans mon dortoir, je réfléchis longuement à l’évolution de ma conception de la randonnée. Il y a moins d’un an encore, je n’aurais jamais imaginé que je pourrais marcher seule et que j’en éprouverais du plaisir. Pour cette raison, j’ai toujours été à la recherche de coéquipiers et cette dépendance m’a contrainte à composer avec eux. De même, ma perception des risques de la marche solitaire a changé : je garde à l’esprit que je ne suis pas à l’abri d’un accident, que je peux m’égarer ou même être victime d’une agression, mais ce ne sont plus des préoccupations suffisamment insistantes pour m’empêcher à présent de partir.

La solitude ne se ressent pas lorsque l’on marche, au contraire elle permet de profiter au mieux des paysages et de se concentrer sur l’itinéraire. L’expérience m’a montré que je n’ai jamais fait autant d’erreurs que lorsque j’étais accompagnée.
Elle permet d’avancer sur le chemin autant que dans sa tête et prendre de la distance avec les difficultés de la vie. Si les pensées tournent en boucle, contrairement aux idées noires des nuits blanches, elles apparaissent toujours plus positives, les questions trouvent parfois des réponses et les problèmes des solutions.

La musique est une compagne inestimable qui se conjugue à la beauté des paysages et à la lumière pour décupler les sensations que procure la marche. Mais parfois je la délaisse ne préférant écouter que celle de la nature. Je l’évite même catégoriquement quand je pense pouvoir repérer des animaux, leur présence se manifestant parfois en premier par un froissement de feuilles sèches ou des frôlements furtifs dans les fourrés.

Photos de la randonnée

Je suis devenue à présent plus philosophe face aux aléas climatiques ; Il y a encore peu, j’aurais choisi une région qui m’offrait des garanties de beau temps. Une journée comme celle-ci m’aurait sapé le moral, j’aurais peut-être envisagé de renoncer après quelques jours de grisaille et de pluie. Évidemment, comme tout marcheur, je préfère le soleil, mais son absence ne m’empêche pas d’avancer. Le ciel gris uniforme distillant une pluie fine qui dilue l’horizon et vernisse les feuillages, sans qu’un souffle d’air ne vienne perturber cette immobilité est pour moi certainement le temps le plus décourageant, l’absence d’évolution ne laissant espérer aucune amélioration. Un temps changeant me semble toujours plus prometteur.

Accepter la pluie, n’empêche pas de préférer le soleil et j’espère que la nuit saura balayer toute cette crasse…

Le Puy -Monastier